LA TRIBUNE LIVRADAISE

LA TRIBUNE LIVRADAISE

Les tribulations du ventru

Les tribulations du ventru

 

 

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Le bureau de tabac rue Nationale

 

Tous les jours de la semaine, il achetait le journal " La France " au bureau de tabac le plus proche de chez lui, juste à côté du France, et retournait à son logis par la rue Nationale. Sec comme un sarment de vigne, ce qui l’avait fait surnommer « le ventru », il se dirigeait à pas comptés vers le Faubourg Gardette, le buste penché en avant et les mains tenant le précieux journal dans son dos. N’ayant que quelques mètres à parcourir, il prenait tout son temps, profondément absorbé dans ses pensées. Il savait qu’une fois passé l’étalage de sa boutique, il aurait trois marches à monter, à franchir la porte du couloir toujours ouverte puis à prendre la porte de gauche pour pénétrer dans le magasin de légumes que tenait sa vigoureuse épouse ; l’ayant traversé, il pourrait enfin s’assoir au fond de la pièce et lire tranquillement son journal posé sur la table, face à la cheminée. Il occupait ainsi une place stratégique d’où il pouvait en même temps observer sa femme qui préparait le repas de midi tout en s’occupant des clients et en surveillant son étalage du coin de l’œil par une large fenêtre donnant sur la rue.

 

Présentation1.pngLa boutique du ventru (flèche bleue)

 

Ce jour-la, rien n’aurait dû perturber un emploi du temps si rigoureux mais il fallait compter avec la malice de quelques voisins soucieux de pimenter la vie du village. On trouve effectivement relaté dans la chronique un incident qui se produisit un matin sur le trajet de retour du bureau de tabac au domicile. Un commerçant du quartier voulut démontrer à quelques compères qu’il était possible d’extraire « le ventru » de son état d’extase habituel au moment de sa promenade et, dans ce but, il alla subrepticement mettre le feu au journal qu’il tenait dans son dos. On pourrait alors mesurer la longueur du trajet parcouru muni de cette torche. Ils étaient assez nombreux à faire partie du complot et à observer l’évènement, en se cachant ou faisant semblant d’être occupés ailleurs : le papier se consuma quelques secondes avant de prendre feu et notre porte-flambeau fit au moins dix pas, peut-être douze, avant de ressentir une brutale chaleur qui l’obligea à jeter son journal par terre pour éteindre les flammes sous son pied. Son regard inquisiteur parcourut la rue en tous sens mais nul ne semblait concerné par l’évènement. Alors il ramassa les restes de son journal, en épousseta les cendres et jugea, en le mettant sous son bras, qu’il lui restait suffisamment de lecture pour la matinée. Notre homme, plus qu’économe, n’avait pas en effet la réputation d’attacher ses chiens avec des saucisses.

 

A ce propos justement, un deuxième incident a été rapporté. Les chiens qui, à cette époque, allaient et venaient librement dans les rues de Sainte-Livrade, ne résistaient pas au plaisir de renifler de temps à autre les fruits et légumes de l’étalage construit avec des moyens de fortune par un empilement de cageots sur des caisses en bois. Malheureusement, avant de s’éloigner, chaque chien poussé par son instinct éprouvait le besoin de se soulager brièvement sur une caisse pour marquer son passage. Mais, comme nous l’avons dit, la marchande veillait et sa vigilance était rarement prise en défaut. Elle disposait d’un balai monté au bout d’une longue perche grâce auquel elle mettait l’intrus en fuite depuis sa fenêtre. Le voisin d’en face savait cependant que la garde se relâchait durant le repas de midi : c’était le moment où la famille se retrouvait autour de la table et si des clients se présentaient, ils n’avaient qu’à se servir eux-mêmes et payer ensuite la patronne sur sa table à manger. Ce temps de pause fut mis à profit pour envoyer deux jeunes garnements attacher un corniaud à une caisse de l’étalage branlant. Le pauvre chien se coucha sagement attendant la suite. Ce ne fut pas long car, dès que la patronne montra son nez à la fenêtre de la boutique, elle fut prévenue par son voisin de la présence du chien. Elle voulut le déloger au moyen de son ingénieux système de balai rallongé. Le chien effrayé entraîna avec lui dans sa fuite pommes, tomates et pommes de terre qui dévalèrent la petite rue adjacente. Le voisin d’en face, très attentionné, se précipita pour aider à ramasser fruits et légumes. Il en fut chaleureusement remercié.

 

 

 Présentation1.pngLe café des Ormeaux ( derrière le grand ormeau indiqué par la flèche bleue )

 

 

 

« Le ventru » avait aussi pour habitude, dans l’après-midi, de rejoindre ses copains au café des Ormeaux pour partager avec eux un solide goûter. Les Ormeaux étaient en effet, dans ces années trente, le point de rendez-vous incontournable des meilleurs artisans du canton pour les casse-croûtes du matin et du soir, organisés selon le principe de l’auberge espagnole et chacun réglant ses boissons à l’aubergiste. Les journées étant longues, il fallait faire des pauses mais c’était aussi l’occasion d’échanger les dernières nouvelles. Notre héros, abondamment informé par son journal du matin, était très apprécié des autres convives ; il alimentait la conversation mais moins les estomacs, ce que ses compagnons lui reprochaient par quelques allusions ou boutades bien senties, sans jamais d’ailleurs obtenir la moindre réaction de l’intéressé. Deux charpentiers de ses amis décidèrent donc de prendre les choses en mains et, à la fin d’un repas, l’un d’eux remit à l’autre une assez forte somme d’argent qui intrigua notre homme, au point qu’il demanda la raison de cette subite générosité. Il lui fut répondu qu’il s’agissait du remboursement d’une assurance-vie et qu’il suffisait de laisser une somme d’argent placée un temps suffisamment long, d’au moins un mois, pour la récupérer avec un intérêt généralement mirifique quoique dépendant de la conjoncture... Deux jours plus tard, « le ventru » se déclara prêt à investir un petit pécule, apparemment économisé à l’insu de sa femme, qu’il remit au charpentier-commissionnaire. Il laissa passer deux mois puis commença à s’inquiéter de son placement. Il lui fut répondu d’attendre... jusqu’au jour où son commissionnaire lui annonça qu’il allait enfin pouvoir lui rendre une somme rondelette comme fruit de son assurance-vie. On convint, pour fêter cet évènement, que le prix du repas serait déduit de cette somme, le solde devant être remis à l’intéressé  à la fin des agapes. Et, comme les joyeux drilles allaient se séparer, « le ventru » réclama son dû et fut fort dépité, lorsqu’il constata que le total de l’argent placé et d’un intérêt à 5% sur deux mois n’atteignait pas tout à fait le montant du prix du casse-croûte. Rassuré cependant de n’avoir rien de plus à débourser, « il jura, mais un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus ».

 

              Note : Le café des Ormeaux se situait à l'emplacement actuel de la salle des " Variétés " ( B I J ).

 

C.D.



10/01/2016
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