LA TRIBUNE LIVRADAISE

LA TRIBUNE LIVRADAISE

Le système D. dans l’économie de guerre

Le système D. dans l’économie de guerre

 

 

Malgré la pénurie, en ces temps de guerre, il n’y avait pas moins de quatre magasins de chaussures à Sainte-Livrade. Deux d’entre eux avaient leurs vitrines côte à côte dans la rue Nationale et, si leurs réserves étaient maigres, la proximité des deux boutiques leur donnait néanmoins un avantage certain : les deux marchandes n’hésitaient pas en effet, sans une once de jalousie, à se dépanner mutuellement en cas de rupture de stock ; il n’y avait qu’à passer d’une arrière-boutique à l’autre par l’Impasse de la Duchesse pour se prêter la paire de chaussures manquante. Voilà qu’un jour se présenta dans l’une de ces boutiques un paysan italien des environs, pressé de trouver des souliers noirs pour « le fils qu’il allait bientôt marier ». Il reçut bon accueil mais la marchande lui rappela qu’elle ne pourrait satisfaire son désir qu’à la condition qu’il lui fournisse un bon d’échange dûment délivré en mairie. Il partit donc chercher le précieux sésame mais revint moins d’un quart d’heure plus tard porteur de la triste nouvelle : « Il n’y a plus de bons ! ». L’époux de la commerçante se trouvant par hasard dans le magasin conseilla au client d’aller voir Monsieur de Conchard, le maire de l’époque, de 1941 à 1944 et nommé par Vichy, pour réitérer sa demande en lui demandant si ces fameux bons étaient réservés à quelques privilégiés.

 

339_006.jpgBon à retirer à la mairie pour l'achat d'une paire de chaussures sous l'occupation

 

C’est ce qu’il fit mais l’allusion déplut à l’édile municipal qui lui demanda d’où il tirait ses renseignements, lui assura qu’il ne pourrait lui délivrer le bon tant convoité que quelques jours plus tard et fit convoquer le dangereux informateur. Ce dernier maintint ses dires et, pour les étayer, proposa de montrer au premier magistrat de la commune le cahier d’enregistrement des chaussures délivrées. Ce ne fut pas utile et il reçut confirmation que le quémandeur ne pourrait obtenir satisfaction que dans une semaine ou deux... alors que le mariage aurait déjà eu lieu ! Devant une telle situation de détresse, la marchande prit sur elle le risque de faire l’avance d’une paire de fins souliers au bonhomme qui put ainsi regagner sa campagne, fier d’avoir gagné son combat mais désireux cependant de témoigner sa reconnaissance aux courageux chausseurs.

 2.jpgEmplacement des deux magasins de chaussures rue Nationale (flèche bleue)

 

 

Notre paysan avait su par ouï-dire qu’ils élevaient clandestinement un cochon sous un appentis du chemin de la Rose. Il décida donc d’apporter son soutien à cette noble entreprise en offrant une contribution à ses bienfaiteurs. Il chargea son tombereau de navets, attela ses bœufs et partit à la nuit noire pour la ville. Une heure avait sonné à l’horloge de l’église lorsqu’il franchit les murs de la cité pour se faufiler sans bruit et en marche arrière, dans l’Impasse de la Duchesse. Il attira l’attention des destinataires de sa livraison en toquant quelques petits coups secs sur la porte de leur arrière-boutique et fit prestement basculer le chargement sur la chaussée. Brusquement réveillée et sortie de son lit, l’heureuse famille bénéficiaire de ce don généreux n’eut plus qu’à se mettre à l’œuvre pour faire très rapidement disparaître les précieux navets dans la maison. La réserve ainsi constituée allait permettre de pourvoir quelque temps aux besoins du cochon, et ce d’autant plus qu’une moitié de l’alimentation de l’animal devait être fournie par un ami associé à cette entreprise familiale d’élevage. Ce dernier avait été choisi en raison de ses nombreuses accointances dans le monde agricole puisqu’il était chargé d’effectuer les livraisons de la boulangerie coopérative de la place du marché. C’est ainsi qu’il arrivait à soustraire de temps en temps un sac de blé au contrôle... Mais il fallait ensuite assurer son acheminement jusqu’à la loge du cochon, ce qui n’était pas sans danger car ne voilà-t-il pas qu’un bel après-midi, ayant chargé le sac à cheval sur le cadre de sa bicyclette, il se laissa prendre par la vitesse dans la descente du Rogas et, le sac l’empêchant de manœuvrer correctement son guidon, il ne put prendre un virage et se retrouva dans le fossé avec son vélo et son sac éventré, vidé de la moitié de son contenu ! Il n’eut plus qu’à se mettre à l’œuvre avec courage pour récupérer sa cargaison car en ce temps de pénurie, on ne pouvait se permettre de perdre un bien qu’il était si difficile de se procurer.

 

1.jpgBâtiment de la boulangerie coopérative (flèche bleue)

 

 

C.D.                                                                   



11/02/2016
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